Le mobile money au Kenya ne disparaît pas, mais son usage change rapidement. En 2025, les opérations de dépôt et de retrait chez les agents ont nettement reculé, tandis que les comptes mobiles et les paiements directement numériques continuaient de progresser.
Le mobile money au Kenya affiche un recul de 30 %
Les chiffres publiés par la Banque centrale du Kenya (CBK) sont spectaculaires. Le volume mensuel des transactions de dépôt et retrait auprès des agents est passé de 309,3 millions en 2024 à 217,6 millions en 2025. Cela représente une baisse d’environ 30 %. Leur valeur a beaucoup moins diminué, de 753,5 milliards à 722,5 milliards de shillings kényans, soit 4 %.
Pris isolément, ce recul pourrait faire croire à un essoufflement du mobile money dans le pays où M-Pesa a été lancé en 2007. Les autres indicateurs racontent pourtant une histoire différente. Le nombre d’abonnements au mobile money a augmenté de 22 % en 2025, de 42,3 à 51,4 millions. Le réseau d’agents a également progressé de 24 %, pour atteindre 473 536 points.
Le mobile money reste donc profondément ancré dans l’économie kényane. C’est surtout l’usage traditionnel des agents physiques qui perd du terrain.
Les Kényans ont moins besoin de retirer leur argent
La transformation vient en partie des nouveaux usages. Selon la CBK, les clients effectuent moins de petites opérations et regroupent davantage leurs transferts dans des transactions moins nombreuses, mais d’un montant moyen plus élevé.
Surtout, l’argent reste de plus en plus souvent sous forme numérique. Les paiements chez les commerçants et les plateformes bancaires mobiles réduisent le besoin de déposer des espèces sur un portefeuille électronique, puis de les retirer auprès d’un agent. La CBK évoque ainsi « une transition progressive vers un écosystème de paiements plus numérisé ».
Cette évolution accompagne la diffusion des smartphones. Au premier trimestre 2026, la Communications Authority of Kenya recensait 53,4 millions d’abonnements actifs au mobile money, soit un taux de pénétration supérieur à 100 %. Les smartphones représentaient parallèlement près de 64 % des téléphones connectés aux réseaux mobiles.
Banques et fintechs ont rattrapé une partie de leur retard
M-Pesa avait initialement prospéré sur une faiblesse du système bancaire traditionnel : de nombreux Kényans possédaient un téléphone, mais aucun compte bancaire facilement accessible. Cet avantage s’est progressivement réduit.
L’enquête FinAccess 2024 montre que 82,3 % des adultes utilisaient le mobile money, contre plus de la moitié pour les services bancaires. L’usage des banques traditionnelles a même recommencé à progresser entre 2021 et 2024. Dans le même temps, 52,6 % des Kényans déclaraient utiliser quotidiennement le mobile money.
La frontière entre banque et télécom devient d’ailleurs moins nette. Applications bancaires, crédits numériques, paiements marchands et transferts instantanés concurrencent désormais les fonctions autrefois presque exclusivement associées au mobile money.
Cette concurrence devrait encore s’intensifier. Le projet de politique nationale des paiements présenté en septembre 2026 par le Trésor et la CBK veut favoriser l’interopérabilité, la concurrence et des paiements moins coûteux.
Fiscalité et concurrence changent aussi l’économie du modèle
Le succès du mobile money a également attiré l’attention du fisc. Depuis 2023, les frais facturés sur les transferts effectués par les opérateurs mobiles et prestataires de paiement sont soumis à un droit d’accise de 15 %.
Cette fiscalité renchérit les frais supportés par les utilisateurs. Elle peut donc encourager certains clients à réduire les petits transferts ou à rechercher d’autres canaux. La CBK n’en fait toutefois pas la cause principale du recul observé en 2025. Elle insiste davantage sur la diminution des petites opérations et la montée des paiements numériques directs.
Le paradoxe kényan est donc moins celui d’un déclin du mobile money que celui de sa propre réussite. M-Pesa a contribué à numériser l’économie, mais cette révolution a créé des banques mobiles, des fintechs et de nouveaux moyens de paiement qui réduisent désormais le rôle historique du réseau d’agents. Le mobile money ne quitte pas son berceau : il y change de forme.
