À 35 ans, Kamissa Camara devenait la plus jeune ministre des Affaires étrangères du Mali avant de rejoindre la présidence et d’assister à la chute d’Ibrahim Boubacar Keïta en 2020. Six ans plus tard, l’ancienne responsable politique a transformé cette expérience en objet de recherche pour comprendre pourquoi les militaires interviennent à répétition au Mali et au Burkina Faso.
Une ascension rapide jusqu’au sommet de l’État malien
Kamissa Camara connaît les institutions maliennes de l’intérieur. En septembre 2018, elle devient ministre des Affaires étrangères et de la Coopération internationale dans le gouvernement de Soumeylou Boubèye Maïga. À seulement 35 ans, elle est alors la plus jeune personne à occuper cette fonction dans le pays.
Elle poursuit ensuite son parcours au sommet de l’État. Après un passage au ministère de l’Économie numérique et de la Prospective, elle devient secrétaire générale de la présidence en juin 2020, avec rang de ministre.
Son expérience à la présidence sera cependant très courte. Le 18 août 2020, des militaires renversent Ibrahim Boubacar Keïta après plusieurs semaines de contestation politique. Kamissa Camara quitte ainsi le cœur du pouvoir dans le contexte même qui deviendra quelques années plus tard son principal sujet de recherche.
Des putschistes transformés en sujet d’étude
Plutôt que d’étudier uniquement les conséquences politiques des coups d’État, Kamissa Camara s’est intéressée aux dynamiques internes des forces armées. Elle a consacré son doctorat en sciences politiques à l’Université d’Oxford aux interventions militaires survenues au Mali et au Burkina Faso entre 2020 et 2022.
Sa thèse porte un titre révélateur, « When Coups Return: Militarism and the Politics of Intervention in Burkina Faso and Mali 2020-2022 ». Elle cherche notamment à comprendre les causes intra-militaires des putschs et la manière dont le militarisme s’est construit historiquement dans les deux pays.
Cette approche déplace donc la question. Les coups d’État au Sahel ne s’expliquent pas seulement par la faiblesse des gouvernements civils, la progression des groupes jihadistes ou la colère des populations. Les rapports de pouvoir au sein des armées, leur histoire et leur conception de leur propre rôle politique doivent également être examinés.
Mali et Burkina Faso, deux laboratoires du retour des militaires
Le choix de ces deux pays n’est pas anodin. Le Mali a connu deux prises de pouvoir militaires successives, en août 2020 puis en mai 2021. Le Burkina Faso a subi à son tour deux coups d’État en 2022, d’abord en janvier puis en septembre.
Cette succession s’inscrit dans un phénomène régional beaucoup plus large. Entre août 2020 et août 2023, huit coups d’État réussis ont été recensés en Afrique de l’Ouest et centrale, notamment au Mali, au Burkina Faso, en Guinée, au Niger et au Gabon.
Les militaires ont généralement justifié leurs interventions par l’échec des gouvernements civils, l’insécurité ou la nécessité de restaurer la souveraineté nationale. Mais leur arrivée au pouvoir a également ouvert de nouvelles interrogations sur la durée des transitions et le retour à l’ordre constitutionnel.
International IDEA souligne ainsi que les régimes issus des putschs ont adopté différents cadres institutionnels pour légitimer leurs transitions. Le Mali s’est doté d’une nouvelle Constitution en 2023, tandis que le Burkina Faso a principalement fonctionné avec des adaptations de son cadre constitutionnel antérieur.
Comprendre ce qui se passe à l’intérieur des armées
Les recherches de Kamissa Camara accordent une importance particulière à un élément souvent moins visible dans l’analyse des putschs, les rapports entre militaires eux-mêmes.
Une armée ne constitue pas un bloc parfaitement homogène. Les générations d’officiers, les parcours professionnels, les unités, les expériences de combat et les rapports hiérarchiques peuvent créer des intérêts divergents. Les crises politiques offrent ensuite des circonstances dans lesquelles certains groupes militaires peuvent considérer leur intervention comme légitime.
Cette grille de lecture permet aussi de comprendre pourquoi le renversement d’un gouvernement civil ne met pas nécessairement fin au risque de putsch. Au Mali comme au Burkina Faso, un premier changement de régime par les armes a été suivi rapidement par une nouvelle intervention militaire.
Les recherches récentes sur les régimes militaires du Sahel insistent d’ailleurs sur la nécessité d’étudier leurs conséquences institutionnelles, sécuritaires et économiques plutôt que de s’arrêter aux seules justifications avancées lors de leur prise de pouvoir.
Kamissa Camara passe de témoin à chercheuse
Son parcours donne finalement à Kamissa Camara une position singulière. Elle a d’abord observé le fonctionnement du pouvoir malien depuis ses plus hautes institutions avant d’être directement confrontée à sa rupture brutale en août 2020.
Elle analyse désormais ce phénomène avec les outils de la recherche universitaire. Son doctorat obtenu à Oxford en 2026 marque cette transformation. Elle enseigne aujourd’hui notamment la diplomatie internationale à la Ford School of Public Policy de l’Université du Michigan et intervient sur les questions relatives à l’Afrique de l’Ouest et au Sahel.
Pour Kamissa Camara, comprendre les coups d’État revient ainsi à dépasser le récit du jour où les militaires prennent le palais présidentiel. Son travail cherche plutôt à identifier les mécanismes qui, parfois bien avant le putsch, conduisent une partie de l’armée à considérer l’intervention politique comme une option possible.

