Malgré ses préoccupations sur les disparitions forcées et les violences politiques en Guinée, la France maintient un dialogue étroit avec le pouvoir de Mamadi Doumbouya. Paris assume cette diplomatie pragmatique au moment où le boom minier guinéen, notamment autour de Simandou, attire de plus en plus les entreprises françaises.
Paris critique la répression sans rompre le dialogue
La position française repose sur un équilibre délicat. Paris avait condamné le coup d’État du 5 septembre 2021 qui avait renversé Alpha Condé. Depuis, la France a choisi « d’accompagner la transition » et de maintenir ses canaux de discussion avec Conakry.
Les critiques n’ont pourtant pas disparu. Dans une réponse publiée le 2 juin 2026 à l’Assemblée nationale, le gouvernement français affirme suivre la situation « avec la plus grande attention ». Il évoque notamment de « vives préoccupations » concernant les disparitions forcées et les violences qui ont touché des responsables politiques et des membres de la société civile.
Le cas des militants Foniké Menguè et Billo Bah, disparus depuis juillet 2024, reste particulièrement sensible. Des organisations de défense des droits humains reprochent justement à Paris de poursuivre la normalisation de ses relations avec Conakry alors que leur sort n’a toujours pas été éclairci.
La France mise sur une diplomatie pragmatique
Paris ne présente pas son dialogue avec Mamadi Doumbouya comme un soutien politique inconditionnel. Sa ligne officielle consiste à maintenir simultanément des relations avec les autorités, les forces politiques et la société civile guinéenne. La France affirme également continuer à défendre un processus politique libre et inclusif.
Cette approche tranche avec les ruptures observées ailleurs en Afrique de l’Ouest après plusieurs coups d’État. La Guinée n’a pas suivi la trajectoire du Mali, du Burkina Faso ou du Niger, où les relations avec Paris se sont profondément détériorées. Conakry conserve au contraire une politique étrangère ouverte à de multiples partenaires.
La stratégie française vise donc aussi à préserver sa présence dans un pays où la Chine, la Russie, les États du Golfe et d’autres puissances développent leurs propres intérêts. Rompre le dialogue laisserait davantage d’espace à ces concurrents sans garantir, aux yeux de Paris, une amélioration de la situation politique guinéenne.
Simandou change le poids économique de la Guinée
Le facteur économique devient difficile à dissocier de cette diplomatie. La Guinée possède d’immenses ressources de bauxite, d’or et surtout de minerai de fer. Le développement de Simandou, l’un des plus importants gisements de fer à haute teneur inexploités au monde, ouvre une nouvelle phase.
Conakry veut utiliser les revenus et les infrastructures liés au projet pour financer son programme « Simandou 2040 ». Celui-ci dépasse le secteur minier et prévoit des investissements dans les transports, l’énergie, l’agriculture, l’industrie et les infrastructures. Le premier Simandou Mining Summit doit d’ailleurs réunir plus de 1 000 délégués internationaux à Conakry du 11 au 14 novembre 2026.
Les entreprises françaises veulent prendre position. Du 30 mars au 1er avril, Bpifrance a conduit à Conakry une délégation de 50 entreprises françaises pour rencontrer les autorités et le secteur privé. Agriculture, industrie, finance, technologies et infrastructures figuraient parmi les secteurs ciblés.
Quelques semaines auparavant, l’ambassadeur de France Luc Briard avait déjà discuté avec le gouvernement guinéen du renforcement du partenariat, notamment dans l’agriculture, l’éducation, les infrastructures, les transports urbains et l’énergie solaire.
Les intérêts français dépassent toutefois les mines
Réduire la relation Guinée-France au seul minerai de fer serait trompeur. Les échanges commerciaux bilatéraux atteignaient 190,8 millions d’euros en 2023, dont 178,7 millions d’exportations françaises. Paris dégageait ainsi un excédent commercial de 166,4 millions d’euros.
Une quarantaine de filiales françaises et près d’une vingtaine de marques françaises étaient alors présentes dans le pays, notamment dans la distribution, les services bancaires et le BTP. La coopération passe également par l’Agence française de développement et des projets sans lien direct avec l’extraction minière.
Le rapprochement économique est néanmoins devenu beaucoup plus visible avec Simandou. En mars, l’ambassadeur français a ainsi expliqué que Paris souhaitait accompagner le programme tout en promouvant les bonnes pratiques en matière de gouvernance financière et de lutte contre la corruption.
La politique française repose donc sur un pari. Paris estime pouvoir défendre ses préoccupations sur les droits humains tout en conservant une relation politique et économique avec Conakry. Le risque est évident : à mesure que les investissements liés au boom minier augmentent, la France devra démontrer que son dialogue avec Mamadi Doumbouya ne relègue pas les libertés publiques au second plan.
