La prévention du suicide en RDC s’est invitée dans le débat public à l’occasion d’un colloque organisé vendredi 11 septembre à Kinshasa et simultanément à Paris. Avec plusieurs milliers de décès estimés chaque année, associations et professionnels réclament désormais une réponse nationale face à un phénomène longtemps enfermé dans le silence.
À Kinshasa, un colloque pour briser le tabou
Intitulée « Regards croisés sur la prévention du suicide en France et en République démocratique du Congo », la rencontre a réuni chercheurs, professionnels de santé, associations, acteurs institutionnels et témoins. Elle s’est déroulée simultanément à l’Université protestante au Congo, à Kinshasa, et à Paris, avec une retransmission en ligne.
L’Union nationale de prévention du suicide, l’association Stop au Suicide en RDC, Suicide Écoute et l’Université protestante au Congo ont participé à son organisation. Les échanges ont porté sur plusieurs sujets encore peu discutés ouvertement dans le pays.
Les participants ont notamment abordé les tabous et la stigmatisation, la santé mentale des jeunes, les violences faites aux femmes et les traumatismes liés aux conflits. La recherche et la création de dispositifs d’écoute adaptés à la RDC figuraient également au programme.
Entre 5 000 et 5 800 décès estimés chaque année
L’ampleur exacte du phénomène reste difficile à mesurer. Lors de la Journée mondiale de prévention du suicide, le représentant de l’OMS Étienne Mpoyi a évoqué entre 5 000 et 5 800 décès par an en RDC. Le secrétaire général à la Santé publique, Body Ilonga, a de son côté présenté le suicide comme la troisième cause de décès chez les jeunes dans le pays.
Ces estimations doivent néanmoins être maniées avec prudence. La qualité des systèmes d’enregistrement des décès varie et la stigmatisation peut contribuer à masquer certains cas.
L’affirmation selon laquelle la RDC serait « troisième en Afrique » mérite également d’être nuancée. Les données comparatives publiées par l’OMS ne permettent pas de la présenter simplement comme le troisième pays africain par taux de suicide. Les classements diffèrent selon que l’on considère le nombre absolu de décès, le taux brut ou le taux standardisé selon l’âge.
Les traumatismes de guerre pèsent particulièrement dans l’Est
La question prend une dimension particulière dans les provinces orientales. Des décennies de conflits ont exposé des millions de Congolais aux déplacements, aux violences, aux deuils et à une forte précarité.
L’OMS estime qu’en 2026, 7,5 millions de personnes auront besoin d’une assistance sanitaire urgente en RDC, principalement dans les provinces affectées par les conflits. Les épidémies et le sous-investissement chronique fragilisent encore davantage un système de santé déjà sous pression.
Le lien entre guerre et suicide ne doit toutefois pas être réduit à une relation automatique. L’OMS rappelle que les conduites suicidaires résultent généralement d’une combinaison de facteurs sociaux, psychologiques, biologiques et environnementaux. Les conflits, la violence, les difficultés financières, l’isolement ou encore les problèmes de santé peuvent accroître la vulnérabilité.
Dans l’Est congolais, cette accumulation de facteurs complique particulièrement la prévention et l’accès à une prise en charge psychologique.
Le silence reste un obstacle majeur à la prévention
Le premier défi consiste à parler du suicide. Le 10 septembre, la RDC a organisé sa première célébration nationale consacrée à sa prévention autour du thème « Suicide, une réalité méconnue en République Démocratique du Congo ».
Cette démarche rejoint la campagne mondiale de l’OMS « Changer le récit sur le suicide ». L’organisation estime que plus de 720 000 personnes meurent chaque année par suicide dans le monde et que 73 % de ces décès surviennent dans des pays à revenu faible ou intermédiaire.
La stigmatisation empêche encore certaines personnes en détresse de demander de l’aide. Des normes sociales peuvent aussi pousser à cacher ses difficultés psychologiques. À Kinshasa, plusieurs acteurs ont donc insisté sur l’écoute, le dialogue et la détection précoce des situations à risque.
La RDC doit désormais transformer le débat en politique publique
La prévention du suicide en RDC ne peut cependant pas reposer uniquement sur les associations. L’OMS recommande une stratégie multisectorielle qui associe santé, éducation, justice, médias, monde du travail et communautés. Elle préconise aussi un meilleur suivi des personnes à risque et une collecte plus fiable des données.
Le colloque de Kinshasa aura donc surtout permis de rendre visible une crise encore peu documentée. Le prochain enjeu sera de transformer cette prise de conscience en dispositifs durables d’écoute, de soins et de prévention, y compris dans les régions où la guerre fragilise déjà profondément la santé mentale des populations.
