À une vingtaine de kilomètres d’Antananarivo, Anjanamasina occupe une place particulière dans l’histoire de Madagascar. L’établissement psychiatrique, parfois simplement désigné par le chiffre « 18 », trouve ses origines dans la période coloniale française. Son histoire dépasse largement celle de la médecine. Derrière ses murs se retrouvaient des Malgaches et des Européens dont les parcours racontent les rapports de domination, les inégalités et les bouleversements provoqués par la colonisation.
Les recherches de l’historien Raphaël Gallien permettent aujourd’hui de relire les archives de cet asile sous un nouvel angle. La folie devient alors un moyen d’explorer la société coloniale malgache et les normes que l’administration cherchait à lui imposer.
Anjanamasina devient un asile majeur de Madagascar sous la colonisation
L’histoire d’Anjanamasina remonte au début du XXe siècle, alors que Madagascar se trouve sous domination française.
La France a officiellement annexé l’île en 1896. Le pouvoir colonial met ensuite progressivement en place ses propres institutions administratives, sanitaires et sociales.
C’est dans cet environnement que se développe Anjanamasina.
L’asile ouvre en 1912 et occupe rapidement une place particulière dans le système colonial. Il est alors présenté comme le premier asile d’aliénés de l’Empire colonial français.
L’établissement devient même une référence pour certains médecins de l’époque. La même année, lors d’une rencontre de médecins aliénistes francophones organisée à Tunis, Anjanamasina est présenté comme un modèle susceptible d’être reproduit dans d’autres colonies françaises.
Le projet dépasse donc initialement les frontières de Madagascar.
Derrière cette ambition médicale se trouve toutefois une réalité beaucoup plus sombre. L’asile constitue aussi un espace de contrôle et de ségrégation au sein de la société coloniale.
Européens et Malgaches ne sont pas traités de la même manière
Anjanamasina reproduit plusieurs hiérarchies présentes dans la colonie.
Les recherches historiques consacrées à l’établissement montrent notamment l’importance de la racialisation dans son organisation.
Les patients européens et malgaches n’occupent pas exactement la même place au sein de l’institution. Les différences de statut présentes dans la société coloniale franchissent ainsi les portes de l’asile.
La psychiatrie de l’époque ne peut donc pas être séparée du contexte politique dans lequel elle se développe.
Les médecins cherchent à identifier, classer et traiter des comportements considérés comme pathologiques. Mais leurs observations sont également influencées par les représentations sociales et raciales caractéristiques de la période coloniale.
Anjanamasina devient ainsi un lieu où se construisent des normes.
Déterminer qui est fou revient aussi, dans certaines situations, à décider quel comportement est acceptable dans l’ordre social établi.
La mortalité révèle les conditions extrêmement difficiles de l’asile
Les archives étudiées par Raphaël Gallien témoignent également de conditions de vie particulièrement dures.
Une proportion considérable des personnes envoyées à Anjanamasina y meurent.
D’après l’historien, environ une personne sur deux entrée dans l’établissement au cours de certaines périodes des années 1910 n’en ressort pas vivante.
Cette mortalité doit être replacée dans le contexte sanitaire de l’époque et dans les conditions matérielles de l’institution.
L’asile n’est donc pas uniquement un lieu destiné à soigner les troubles psychiatriques. Pour de nombreux internés, il constitue un environnement particulièrement violent.
Les dossiers conservés permettent aujourd’hui de retrouver une partie de ces trajectoires individuelles.
Ils offrent également aux historiens une source inhabituelle pour comprendre la société malgache du début du XXe siècle.
Les délires des patients racontent aussi la société coloniale
L’originalité des recherches de Raphaël Gallien consiste précisément à ne pas considérer les paroles des patients comme de simples symptômes médicaux.
L’historien s’intéresse à ce que leurs propos racontent du monde dans lequel ils vivent.
Les délires consignés dans les dossiers médicaux peuvent faire apparaître des questions de pouvoir, de richesse, de race, de religion ou encore de position sociale.
Ils constituent ainsi des traces d’une société profondément bouleversée par la colonisation.
Certains patients se donnent par exemple des positions politiques ou sociales qu’ils n’occupent pas dans la réalité. D’autres dénoncent des injustices ou développent des récits directement liés aux rapports de domination de leur époque.
Il ne s’agit évidemment pas de considérer chaque délire comme une description exacte de la réalité.
Ces paroles permettent plutôt d’observer comment les transformations sociales et politiques traversent les expériences individuelles.
La frontière entre histoire de la psychiatrie et histoire politique devient alors beaucoup moins nette.
Un colon français est interné après avoir voulu devenir gouverneur
L’un des cas étudiés illustre particulièrement cette ambiguïté.
Un Français installé dans la colonie est envoyé à Anjanamasina après avoir rédigé de nombreuses lettres dans lesquelles il s’attribue une position de pouvoir considérable.
Il affirme notamment qu’il pourrait devenir gouverneur ou grand chef d’entreprise.
Ses courriers s’adressent à différents propriétaires de Nosy Be. Il y critique aussi certaines injustices de la colonie et le racisme qu’il observe.
Les lettres comportent parallèlement des éléments décousus qui conduisent à son internement.
Cette trajectoire intéresse les historiens parce qu’elle révèle la difficulté de séparer totalement le discours pathologique de la critique politique et sociale.
Le patient délire sur son propre pouvoir, mais certaines injustices qu’il dénonce appartiennent bien à la réalité de la société coloniale.
Les archives psychiatriques deviennent ainsi une porte d’entrée inattendue pour comprendre la colonisation.
Paul Rabe occupe une position particulière dans cette histoire
L’histoire d’Anjanamasina ne se résume pas à une opposition entre médecins français et patients malgaches.
Des acteurs locaux participent également au fonctionnement du système.
Paul Rabe constitue à ce titre une personnalité importante. Ce médecin malgache travaille au sein de l’établissement pendant les premières décennies du XXe siècle et occupe une position d’intermédiaire entre le pouvoir colonial et la société locale.
Son parcours permet d’étudier les contradictions auxquelles sont confrontés les professionnels malgaches intégrés aux institutions coloniales.
Ils disposent d’un savoir médical et d’une certaine autorité, mais exercent dans un système profondément hiérarchisé.
L’étude de ces intermédiaires permet donc de dépasser une lecture trop simple de l’histoire de la psychiatrie coloniale.
Elle montre comment les normes européennes sont appliquées, adaptées et parfois transformées au contact de la société malgache.
Même les enfants pouvaient être internés à Anjanamasina
Les archives permettent également de retrouver la trace de patients particulièrement jeunes.
En 1914, un garçon de douze ans est interné à Anjanamasina. Il s’agit du premier enfant identifié dans les archives de l’asile.
Son parcours a fait l’objet d’une étude spécifique de Raphaël Gallien.
Ce type de dossier permet d’observer comment la psychiatrie coloniale interprète des comportements qui ne correspondent pas aux normes attendues.
L’âge, la situation familiale, la position sociale et le contexte colonial se croisent alors dans la manière dont les individus sont pris en charge.
Ces histoires personnelles constituent aujourd’hui une documentation précieuse.
Elles permettent de restituer une existence aux personnes qui apparaissent dans les archives autrement que comme de simples statistiques médicales.
Anjanamasina permet de raconter autrement la colonisation de Madagascar
L’histoire de l’asile apporte finalement un regard différent sur la période coloniale malgache.
Les grandes dates politiques, les guerres et les décisions administratives racontent une partie de la colonisation. Les dossiers des patients d’Anjanamasina permettent d’en observer une autre dimension.
Ils montrent comment les bouleversements politiques pénètrent les trajectoires individuelles, les familles et les représentations de soi.
La psychiatrie devient parallèlement un outil de classification et de normalisation.
Les catégories médicales de l’époque sont influencées par les conceptions sociales et raciales du monde colonial. L’asile peut alors être étudié comme un véritable laboratoire de la société coloniale.
Cette approche permet aussi de redonner une place aux voix des personnes internées, longtemps enfermées dans leurs dossiers médicaux.
Anjanamasina existe toujours plus d’un siècle après son ouverture
L’indépendance de Madagascar en 1960 ne marque pas la disparition de l’établissement.
La psychiatrie malgache connaît progressivement de profondes transformations, notamment à partir des années 1960 avec le développement de la formation et de nouvelles formes de prise en charge.
En 2002, l’hôpital psychiatrique d’Anjanamasina intègre le groupe des Centres hospitaliers universitaires d’Antananarivo.
Il porte aujourd’hui le nom de Centre hospitalier universitaire de santé mentale d’Anjanamasina, ou CHUSMA.
Plus d’un siècle sépare donc l’établissement actuel de l’asile colonial ouvert en 1912.
Revenir sur son passé permet de comprendre que l’histoire de la psychiatrie à Madagascar ne concerne pas uniquement la médecine. Anjanamasina raconte aussi les rapports de pouvoir, les classifications raciales et les fractures sociales de la période coloniale. Les archives de celles et ceux qui y furent internés offrent ainsi une manière particulièrement intime de revisiter l’histoire de Madagascar sous domination française.

