Au Nigeria, deux créateurs de contenu TikTok, Idris Mai Wushirya et Basira Yar Guda, ont été condamnés par un tribunal de Kano à se marier dans un délai de 60 jours, après la diffusion d’une vidéo intime jugée “indécente” par les autorités locales. La décision, rendue lundi par la magistrate Halima Wali, a immédiatement suscité un vif débat à travers le pays, entre partisans de la moralité religieuse et défenseurs des libertés individuelles.
Une décision judiciaire sans précédent à Kano
Les faits remontent à plusieurs semaines, lorsque des extraits d’une vidéo intime montrant les deux influenceurs ont circulé sur les réseaux sociaux. Le contenu, perçu comme une “atteinte aux valeurs morales et religieuses” dans cet État majoritairement musulman, a rapidement attiré l’attention du Kano State Film and Video Censorship Board, l’organisme local chargé de surveiller les productions audiovisuelles.
Saisi de l’affaire, le tribunal de première instance de Kano a statué ce lundi en faveur d’une mesure pour le moins inhabituelle : ordonner aux deux jeunes TikTokers de se marier dans un délai de deux mois, sous peine de sanctions judiciaires. « Le tribunal considère que la meilleure manière de réparer l’acte d’indécence est de régulariser leur union », a expliqué la magistrate Halima Wali, selon le Daily Post. Le Hisbah Board, la police religieuse de l’État, a été mandaté pour “superviser et faciliter” la cérémonie de mariage. Dans sa décision, la magistrate a averti que tout refus ou manquement serait considéré comme un “outrage au tribunal”, passible d’une nouvelle condamnation.
Idris Mai Wushirya et Basira Yar Guda ont été reconnus coupables d’avoir produit et diffusé du contenu “sexuellement suggestif”, en violation des lois locales encadrant la moralité publique. Le jeune homme, déjà placé en détention provisoire avant le verdict, aurait reconnu avoir partagé des vidéos tournées “dans un cadre privé”, mais dont certaines copies auraient été reprises et diffusées sans leur consentement initial.
Entre choc, religion et débat sur la liberté numérique
Cette décision de justice a provoqué un torrent de réactions sur les réseaux sociaux et dans la presse nigériane. Pour de nombreux internautes, il s’agit d’une atteinte manifeste à la liberté individuelle. “Les autorités ne devraient pas imposer un mariage à deux adultes, même s’ils ont commis une erreur”, écrit un utilisateur sur X (ancien Twitter). D’autres, au contraire, saluent une décision “morale” conforme à la culture et à la religion majoritaires dans la région. Le Hisbah Board de Kano, connu pour son application stricte de la charia, a défendu la mesure, affirmant qu’elle vise à « protéger la société des dérives occidentales » et à “rétablir l’honneur des deux protagonistes”. Le nord du Nigeria, où la charia coexiste avec la justice civile, applique des lois religieuses rigoureuses dans les États majoritairement musulmans.
Ce n’est pas la première fois que des influenceurs sont poursuivis à Kano pour “indécence” ou “immoralité en ligne”. Ces dernières années, plusieurs créateurs de contenu, musiciens ou comédiens ont été arrêtés pour des vidéos jugées offensantes envers les valeurs locales. Cependant, c’est la première fois qu’un tribunal ordonne explicitement un mariage en guise de sanction. Les associations de défense des droits humains dénoncent une dérive autoritaire et une utilisation abusive du droit religieux pour contrôler les comportements privés. « Cette affaire montre les limites de la liberté numérique dans certains États du Nigeria, où les traditions prennent souvent le pas sur les droits fondamentaux », a déclaré un militant de la Civil Rights Watch Nigeria.
