Le début de l’année est marqué au Kenya par une vive polémique autour de David Owuor, prophète autoproclamé et fondateur du ministère de la Repentance et de la Sainteté. Après un immense rassemblement religieux organisé les 30 et 31 décembre 2025 à Nakuru, à environ 150 kilomètres au nord-ouest de Nairobi, son église a affirmé dans un communiqué que 30 personnes atteintes du VIH seraient entrées en rémission. Ces déclarations ont déclenché une réaction immédiate des autorités sanitaires, qui dénoncent un danger direct pour la santé publique.
Aden Duale recadre fermement, la santé doit rester fondée sur des preuves
Le ministre de la Santé Aden Duale est intervenu dimanche 4 janvier pour demander aux organisations religieuses de ne pas s’emparer des questions médicales. Il a rappelé que les sujets de santé et de vie doivent rester ancrés dans la science, l’éthique et la médecine fondée sur les preuves. Les autorités disent respecter l’importance de la foi et du soutien spirituel, tout en mettant en garde contre les récits de guérisons miraculeuses qui peuvent pousser des personnes vulnérables à abandonner des traitements reconnus.
Le ministre a demandé une enquête visant les professionnels de santé qui auraient attesté les prétendues guérisons lors de cette cérémonie. Selon les informations rapportées, plusieurs médecins présents aux côtés du prophète lors de la messe en plein air auraient authentifié ces “miracles”, un point qui a renforcé l’inquiétude des institutions sanitaires.
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Médecins et régulateurs réagissent, enquête et sanctions possibles
Le syndicat des médecins, qui agit aussi comme ordre professionnel, a évoqué la possibilité de sanctions contre des praticiens accusés d’induire en erreur des personnes vulnérables et de les détourner de soins appropriés. Le Conseil des médecins et dentistes du Kenya a condamné sans ambiguïté les déclarations de praticiens ayant validé ces allégations et a conseillé au public de ne pas interrompre les traitements prescrits, que ce soit pour le VIH, le diabète, l’hypertension ou l’épilepsie.
Le ministère a indiqué que les professionnels mis en cause devront fournir une documentation clinique complète et des preuves scientifiques. À défaut, des sanctions disciplinaires lourdes sont évoquées, pouvant aller jusqu’à la suspension ou au retrait de licence pour faute professionnelle et violation de la déontologie médicale.
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Une influence religieuse massive, des dérives déjà connues
Le rassemblement de Nakuru, présenté comme un grand service de guérison, a réuni une foule considérable, décrite comme plusieurs dizaines de milliers de personnes dans la presse. David Owuor, vêtu d’une tunique blanche et portant la barbe tressée, y a prié, chanté et affirmé avoir soigné des fidèles souffrant de pathologies graves comme le sida et le cancer. Sur les réseaux sociaux, des médecins ont aussi exprimé leur indignation, dont Rerimoi Kibet, généraliste à l’hôpital universitaire Moi d’Eldoret, jugeant déshonorant de prétendre que le VIH serait trop difficile à gérer pour Jésus.
Le Kenya compte environ 55 millions d’habitants, dont près de 85 pour cent seraient chrétiens. Les Églises catholique et anglicane, longtemps majoritaires, font face à une concurrence croissante d’Églises évangéliques. Le pays compterait près de 4 000 cultes différents, parfois très petits, notamment dans des zones rurales. Ces mouvements s’appuient fortement sur Internet. Le ministère de David Owuor dispose d’une chaîne YouTube nommée Repentance TV, créditée de plus de 84 000 abonnés, et d’un compte Instagram qui propose notamment l’envoi de SMS présentés comme des prières.
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Un débat politique sur la régulation des Églises
Cette affaire relance la question de la régulation des organisations religieuses dans un pays où la liberté de culte, inscrite dans la Constitution, permet à n’importe qui de créer une chapelle avec un contrôle limité des autorités. Des observateurs soulignent que la frontière entre Églises et mouvements sectaires peut devenir floue.
Le Kenya a déjà connu des précédents. En 2006, une pasteure nommée Lucy Nduta avait suscité l’indignation en prétendant soigner des personnes vivant avec le sida contre rémunération. Poursuivie, elle avait été condamnée à deux ans de prison pour escroquerie sur personnes vulnérables. Plus récemment, en avril 2023, plus de 400 corps avaient été retrouvés dans la forêt de Shakahola, où des adeptes, suivant les injonctions d’un pasteur autoproclamé Paul Mackenzie, s’étaient laissés mourir de faim pour “rencontrer Jésus”.
Après Shakahola, une commission mise en place par le président William Ruto avait formulé des propositions pour mieux encadrer les organisations religieuses, dont une sensibilisation aux dérives sectaires dans l’éducation civique et la possibilité de radier des organisations extrémistes. Ces recommandations remises en juillet 2024 n’avaient pas encore été appliquées au moment des faits rapportés. Le président Ruto, lui-même fervent évangélique, a été accusé de complaisance avec certaines Églises auxquelles il fait régulièrement des dons, et il a déclaré à plusieurs reprises vouloir devenir pasteur après la présidence.
Dans ce contexte, les autorités sanitaires cherchent à éviter qu’un récit de guérison non vérifiée ne fragilise l’observance des traitements, alors que le VIH est aujourd’hui pris en charge par des thérapies efficaces à condition d’être suivies correctement.
