Au Sénégal, la sortie de prison ne met pas toujours fin à la peine pour les femmes détenues. Entre rupture familiale, stigmatisation et difficultés économiques, plusieurs anciennes prisonnières racontent à BBC News Afrique un retour à la vie normale parfois aussi éprouvant que l’incarcération elle-même.
Femmes détenues au Sénégal : le poids du regard social
Après plus de quatre années derrière les barreaux, « Fatou », un nom d’emprunt utilisé pour préserver son identité, décrit un profond décalage avec la vie extérieure. Cette mère de plusieurs enfants explique s’être sentie « dépaysée » au moment de retrouver la liberté. Certains proches se sont éloignés et la méfiance reste perceptible, même lorsqu’elle n’est pas exprimée ouvertement.
Son expérience illustre ce que certaines anciennes détenues décrivent comme une seconde peine. L’incarcération prend fin juridiquement, mais le jugement social peut se poursuivre. Nogaye, libérée en 2020 après sept ans de détention, résume cette situation par une formule particulièrement forte : après la prison, « la population prend le relais ». Elle estime que la stigmatisation envers les anciennes détenues reste particulièrement lourde.
Les femmes restent très minoritaires dans les prisons sénégalaises. Selon l’Agence nationale de la statistique et de la démographie, le pays comptait 12 910 personnes détenues en 2023, dont 386 femmes. Les principaux motifs d’incarcération recensés chez celles-ci étaient le vol et le recel, les coups et blessures volontaires ainsi que les infractions liées à l’escroquerie et à l’abus de confiance.
La prison bouleverse aussi les liens avec les enfants
Pour certaines détenues, les conséquences dépassent largement la durée de leur peine. Alima raconte avoir été condamnée à six ans de prison alors qu’elle avait un nourrisson de quatre mois. Elle a dû le sevrer et le confier à un membre de sa famille. Son autre enfant a également été placé chez une proche.
À sa sortie, la relation familiale avait changé. L’un de ses enfants appelait « maman » la personne qui l’avait recueilli et considérait sa mère biologique comme sa tante. Derrière cette situation individuelle apparaît l’un des enjeux spécifiques de l’incarcération féminine : la séparation prolongée peut modifier durablement les liens affectifs et l’organisation familiale.
Alima dit avoir trouvé un refuge dans la lecture du Coran et le tricot pendant sa détention. Elle se souvient toutefois de périodes de grande tristesse durant lesquelles elle pleurait fréquemment. Contrairement à d’autres anciennes prisonnières interrogées, elle affirme avoir bénéficié d’un accueil et d’un soutien solides de sa famille après sa libération.
La réinsertion économique commence derrière les barreaux
Certaines initiatives cherchent à préparer le retour à la vie active avant même la libération. L’ONG Tostan intervient notamment dans plusieurs établissements pénitentiaires avec des formations en couture, cuisine, pâtisserie, teinture, savonnerie ou transformation de produits locaux.
Nogaye a ainsi appris à transformer des céréales pendant son incarcération. Cette compétence est devenue son activité professionnelle après sa sortie. Elle retourne désormais occasionnellement en prison pour partager son expérience avec des détenues et les sensibiliser aux difficultés qui peuvent les attendre à l’extérieur.
Le sujet figure aussi dans les discussions avec les autorités. Début septembre 2026, le ministère sénégalais de la Justice et Tostan ont échangé sur la réinsertion, les conditions de détention et le maintien des liens familiaux. Le « Projet Prison » de l’organisation, lancé en 2003, vise précisément à préparer les détenus à leur retour dans la société.
La réhabilitation psychologique, étape souvent oubliée
Pour le psychologue sénégalais Serigne Mor Mbaye, la formation professionnelle ne suffit toutefois pas. Il estime qu’une ancienne détenue doit d’abord retrouver des repères, reconstruire ses liens sociaux et surmonter les éventuels traumatismes liés à l’incarcération.
Selon lui, lancer directement une activité économique peut échouer lorsque la personne reste confrontée à une dépression ou à un traumatisme. Il recommande donc de commencer par une « réhabilitation psychosociale », puis d’y associer progressivement la réinsertion économique.
Le défi dépasse ainsi la seule question de l’emploi. Pour les anciennes femmes détenues au Sénégal, reconstruire une vie suppose également de renouer avec la famille, retrouver une place dans la communauté et échapper au statut de prisonnière une fois la peine effectivement purgée.
