La xénophobie en Afrique du Sud produit un résultat paradoxal : des travailleurs étrangers partent, mais les Sud-Africains ne prennent pas automatiquement leur place. Dans le textile, certaines machines restent à l’arrêt et des industriels redoutent désormais des fermetures d’usines.
La xénophobie en Afrique du Sud vide les ateliers
À Newcastle, dans le KwaZulu-Natal, plusieurs usines textiles ont perdu entre 12 % et 19 % de leurs effectifs après les mobilisations anti-immigration. Le syndicat du secteur estime qu’environ 15 % des 15 000 travailleurs de l’industrie textile locale ont quitté leur emploi.
Le mouvement March and March figure parmi les organisations ayant mené ces campagnes. Son discours repose sur une idée simple : les étrangers occuperaient des emplois qui devraient revenir en priorité aux Sud-Africains.
Sur le terrain, le remplacement ne se déroule pourtant pas comme prévu.
Dans certaines usines, des rangées de machines à coudre restent inutilisées. Des ouvriers qualifiés originaires notamment du Malawi et du Mozambique sont partis, tandis que les fabricants rencontrent des difficultés pour recruter suffisamment de travailleurs locaux.
Le phénomène dépasse Newcastle. Le 7 septembre, les autorités ont lancé une opération dans la zone industrielle d’Isithebe, à Mandeni, après avoir reçu des informations selon lesquelles plus de 400 étrangers sans papiers y seraient employés. Plusieurs entreprises étaient fermées lorsque les forces de l’ordre sont arrivées. Des salariés ont affirmé avoir été renvoyés chez eux après une fuite concernant l’opération.
Un pays avec 8,5 millions de chômeurs manque pourtant de bras
Le paradoxe devient encore plus frappant lorsqu’on regarde le chômage.
L’Afrique du Sud comptait environ 8,5 millions de chômeurs selon les données rapportées en juillet 2026. Malgré ce réservoir considérable de main-d’œuvre, certains emplois abandonnés par les étrangers restent vacants.
Le problème ne vient donc pas seulement du nombre de personnes disponibles.
Les salaires proposés, les compétences nécessaires et l’éloignement entre les travailleurs et les lieux de production jouent également. Certains employeurs ont surtout construit leur modèle économique autour d’une main-d’œuvre migrante plus flexible.
C’est là que la campagne anti-immigration révèle une autre réalité du marché du travail sud-africain.
Des syndicats accusent certains employeurs de privilégier les étrangers parce qu’ils accepteraient davantage d’heures, disposeraient de moins de protections et seraient parfois payés sous le salaire minimum.
La dépendance aux migrants peut donc également cacher des pratiques sociales contestables. Défendre leur présence ne signifie pas accepter leur exploitation.
Les autorités intensifient d’ailleurs leurs contrôles. Le gouvernement affirme mener des inspections dans les entreprises afin de sanctionner simultanément les violations du droit du travail et l’emploi de personnes en situation irrégulière. Une opération menée en juin dans deux usines textiles de Newcastle avait conduit à l’arrestation de travailleurs étrangers sans papiers ainsi que d’un employeur.
Chasser les étrangers ne crée pas automatiquement des emplois
La situation sud-africaine met à l’épreuve une promesse récurrente des mouvements anti-immigration : chaque travailleur étranger qui part libérerait mécaniquement un emploi pour un national.
L’industrie textile montre que l’équation est plus complexe.
Un poste vacant ne devient un emploi local que si un travailleur possède les compétences nécessaires, accepte les conditions proposées et peut effectivement rejoindre l’entreprise. Dans le cas contraire, le poste reste vide et la production diminue.
Les conséquences peuvent alors toucher précisément les travailleurs sud-africains que les campagnes prétendent protéger.
Une usine qui perd 15 % de ses ouvriers ne perd pas seulement des salariés étrangers. Sa production ralentit, ses commandes peuvent partir chez des concurrents et les emplois locaux restants deviennent eux aussi plus vulnérables.
Le gouvernement se retrouve donc face à un équilibre délicat. Il doit faire respecter les règles migratoires et empêcher les entreprises d’exploiter des travailleurs sans papiers, sans laisser des groupes privés se substituer à l’État pour décider qui peut travailler, se soigner ou rester dans le pays.
Les tensions ne sont d’ailleurs plus marginales. Les campagnes anti-immigration se sont multipliées ces derniers mois, alors que les autorités et plusieurs partis politiques mettent en garde contre les actions de groupes de citoyens visant directement les étrangers.
La xénophobie en Afrique du Sud révèle ainsi une contradiction économique profonde. Le pays souffre d’un chômage massif, mais certains secteurs dépendent simultanément d’une main-d’œuvre étrangère devenue politiquement indésirable.
Faire partir les migrants peut donc libérer des postes sur le papier. Mais lorsque les machines s’arrêtent avec eux, la véritable question n’est plus de savoir à qui appartient l’emploi : c’est de savoir si cet emploi existera encore demain.
