Le 9 octobre 2024, sort en salles L’Histoire de Souleymane, un film qui met en lumière le parcours d’un jeune sans-papiers, livré à lui-même en France. Ironie du sort, l’acteur principal, Abou Sangaré, incarne un personnage dont la réalité se confond souvent avec la sienne. Ce Guinéen, primé au Festival de Cannes, est aujourd’hui menacé d’expulsion malgré la reconnaissance dont il jouit grâce à son rôle dans le film.
Un parcours semé d’embûches
Abou Sangaré, né dans le sud-est de la Guinée à Sinko, n’a jamais eu l’opportunité de fréquenter l’école dans son pays d’origine. Très jeune, il prend en charge sa mère malade après le mariage de sa sœur. Pour subvenir à ses besoins médicaux, Abou décide de partir à l’âge de 15 ans en Algérie, espérant y trouver du travail. Toutefois, le rêve se transforme rapidement en cauchemar. Ne pouvant payer les passeurs pour traverser la Méditerranée, il est emprisonné pendant deux semaines.
Après plusieurs tentatives infructueuses, un passeur lui offre une place dans un zodiac à destination de l’Italie, lui demandant de rembourser la traversée une fois arrivé. Abou Sangaré parvient finalement à rejoindre la France en 2017, à seulement 16 ans. Installé à Paris, il fuit rapidement la capitale par crainte des contrôles et s’installe à Amiens, une ville où il trouve un accueil plus chaleureux grâce aux associations d’aide aux migrants.
À Amiens, Abou se forme dans un lycée professionnel grâce au soutien des associations. « J’ai appris à lire et à écrire, et j’ai réussi à obtenir mon bac professionnel en maintenance des véhicules poids lourds », raconte-t-il dans une interview à France Inter. Son rêve est de devenir mécanicien, mais l’absence de régularisation de sa situation l’empêche de poursuivre son apprentissage.
Malgré l’obtention de son diplôme, Abou Sangaré se heurte à une administration qui refuse de reconnaître son statut d’enfant mineur, faute de documents officiels. Les tests osseux qu’il passe pour déterminer son âge ne lui sont pas favorables : Abou est déclaré majeur, rendant toute régularisation d’autant plus difficile. Après trois demandes rejetées, il dépose une quatrième demande, espérant enfin obtenir des papiers qui lui permettraient de travailler légalement en France.
L’opportunité cinématographique
En 2023, alors qu’il œuvre comme bénévole dans une association d’aide aux migrants, une opportunité inespérée frappe à sa porte : un casting pour un film recherche un jeune Guinéen. Il passe les auditions et décroche le rôle principal dans L’Histoire de Souleymane, un film réalisé par Boris Lojkine. Ce dernier raconte l’histoire d’un jeune sans-papiers livré à lui-même, cherchant à obtenir la nationalité française malgré les nombreuses embûches administratives et sociales.
L’interprétation d’Abou Sangaré est saluée à l’unanimité. Il décroche le Prix d’interprétation masculine dans la section Un certain regard au Festival de Cannes 2024, suscitant une standing ovation de 15 minutes qui émeut profondément le jeune acteur. « Pour être tout à fait honnête avec vous, je ne m’attendais pas du tout à ce que ce projet ait un tel retentissement », confie-t-il à Libération. Ce moment marquant lui redonne l’espoir et la force de continuer à se battre pour sa régularisation.
Si ce prix prestigieux a permis à Abou d’être reconnu dans le monde du cinéma, il n’a toutefois pas mis fin à ses ennuis administratifs. La veille de la projection du film à Cannes, sa troisième demande de régularisation est rejetée, le plongeant dans une profonde incertitude. Malgré le prix et l’attention médiatique, la préfecture de la Somme ne se laisse pas impressionner et continue de traiter son dossier avec réserve. C’est finalement en août 2024 que la préfecture accepte de réévaluer son dossier, mais sans garantie de régularisation.
Dans une interview à C à vous, Boris Lojkine, le réalisateur du film, exprime son espoir que le parcours d’Abou se conclue par une issue favorable. « Quand on prend quelqu’un qui n’appartient pas au cinéma et qu’on le fait venir dans un projet de film, c’est une histoire merveilleuse mais c’est aussi une grosse responsabilité », déclare-t-il, soulignant le lien entre l’histoire du film et la réalité de l’acteur.
Un avenir incertain
Malgré cette reconnaissance dans le monde du cinéma, Abou Sangaré reste attaché à son rêve initial : devenir mécanicien et pouvoir travailler en toute légalité en France. « Mon rêve, c’est de rendre à tous les gens d’Amiens au moins une partie de ce qu’ils m’ont donné », confie-t-il à Libération. Sa détermination à s’intégrer et à contribuer à la société française ne fait aucun doute, mais l’administration reste encore un obstacle à franchir.
En attendant la décision de la préfecture, Abou doit se contenter d’un récépissé de six mois, l’autorisant à rester en France mais sans possibilité de travailler. Cette situation provisoire ne lui permet pas d’avancer sereinement dans ses projets professionnels, et l’empêche également de pleinement profiter de la reconnaissance acquise grâce à son rôle dans le film.
